Carla Bruni et Nicolas Sarkozy du point de vue de Gary Becker – II

Quelques extensions

Comme tout travail dit « séminal », celui de Gary Becker a fait plein de petits, dans des directions différentes.

Polyandrie et polygynie

Becker lui-même étend d’abord son modèle à l’étude de la polyandrie et de la polygynie ; on apprend notamment que si la polygynie était compatible avec la liberté du mariage, alors elle serait plus à l’avantage des femmes (dans le cadre de Becker où il n’y a pas de lutte au sein du ménage).

Recherche de partenaire et divorce

Le modèle original peut également être présenté sous la forme plus raffinée d’un modèle de recherche : on ne connaît pas a priori exactement ce que l’on peut attendre de la formation d’un couple avec telle ou telle personne ; à chaque période, par exemple, chaque femme célibataire rencontre un homme et peut choisir (s’il est d’accord) de l’épouser ou de continuer à « chercher ». Chaque femme continue à chercher jusqu’à ce que le gain marginal qu’elle espère en continuant à chercher (possibilité de trouver un « meilleur » mari) soit inférieur au coût (perte du mari potentiel qu’on pourrait avoir maintenant, perte des gains attachés au mariage sur une plus longue période). Dans ce cadre on peut montrer que la durée de recherche augmente lorsque la durée de vie des individus augmente (parce qu’un mariage réussi sera plus long), mais aussi que les gens se marient plus tôt lorsque le divorce est facile à obtenir (en cas d’erreur on pourra facilement se remettre sur le marché matrimonial).

Ce dernier cadre permet en effet assez bien de comprendre le divorce ; les gens divorcent quand ils se rendent compte qu’ils ont fait une erreur au début, ou qu’un choc intervient : conjoint moins riche que prévu, moins gentil, plus ceci ou cela. Le divorce a lieu si l’un des époux a intérêt à divorcer ; en divorçant il gagne l’opportunité de trouver quelqu’un de « mieux », mais perd les gains liés au fait d’être marié plutôt que célibataire, ainsi que les « investissements spécifiques » qu’il a pu faire dans son ménage (temps passé, enfants…). Cela explique par exemple que les couples de stars, de people et d’hommes politiques soient si instables : c’est en raison des nombreux chocs que peuvent subir le revenu, les perspectives de carrière et la réputation des époux.

Infidélité et trahison

Ray C. Fair n’hésite pas à aller encore plus loin en étudiant l’infidélité conjugale du point de vue beckérien. Le plus surprenant est que pour des raisons bêtement techniques (le refus d’étudier des solutions en coin – en voilà un qui aurait sa place chez Donald), l’auteur considère qu’une personne en couple passera toujours au moins un tout petit peu de temps avec un « paramour ». C’est une conséquence inattendue de ce qu’on appelle en microéconomie la préférence des agents pour la « diversité ».

L’un des résultats intéressants du modèle est que plus on a un conjoint riche, et plus on passera de temps avec ledit conjoint, mais aussi avec son amant/sa maîtresse ! En effet, puisque l’on a accès à davantage de biens de consommation, on veut en profiter pour avoir plus de temps de loisir (préférence pour la diversité entre loisir et consommation), et au sein de ce temps de loisir on veut en avoir plus avec son conjoint légitime et avec l’illégitime (diversité entre les deux). Sinon on apprend aussi que moins le conjoint est beau, intéressant, intelligent, attentionné etc. et plus on passe de temps avec quelqu’un d’autre, mais c’est assez peu surprenant. L’auteur se sert d’un sondage réalisé par un magazine féminin auprès de ses lectrices (selon lequel 35% desdites lectrices auraient eu une fois au moins une aventure extraconjugale) pour vérifier sa théorie…

Orgueil et préjugés

En faisant un saut de plus dans la folie mais aussi dans la rigueur microéconomique, des auteurs comme Manser, Mc Elroy, Horney ou Brown étudient le même problème d’un point de vue assez différent. Ne croyant manifestement pas (les vilains hétérodoxes) au « théorème de l’enfant gâté » de Becker, ils considèrent que le ménage ne vise pas à la maximisation de l’utilité « du ménage » mais qu’il est le lieu d’une lutte entre conjoints pour le partage des tâches et des biens.

McElroy et Horney se servent ainsi du concept de « négociation de Nash » pour étudier le comportement d’un tel ménage sur le marché, et s’en servent pour remettre en cause la forme que l’on prête habituellement aux courbes de demande des ménages. Mettons par exemple que les femmes se nourrissent soit de boeuf, soit de mouton, et les hommes soit de salade, soit de poisson. Faisons également l’hypothèse que boeuf et mouton soient presque parfaitement substituables (vous êtes presque prêt à ne manger que du boeuf ou que du mouton si l’un est moins cher que l’autre). Si le prix du boeuf augmente, on s’attendrait classiquement à ce que la demande de boeuf diminue et que la demande de mouton augmente. Sauf que, désirant consommer des aliments plus chers, la femme perd du pouvoir de négociation au sein du ménage. Il devient donc possible que son mari en tire parti et qu’au final le ménage consomme moins de boeuf ET moins de mouton, mais plus de poisson et de salade. Les auteurs tentent même de tester empiriquement leur modèle et concluent que les ménages américains semblent bien se comporter comme des ménages « de Nash ».

Beaucoup de critiques

Jugeons la théorie d’après ses résultats

Le cas des théories beckériennes du mariage est intéressant en ce qu’il me semble extrêmement représentatif des résultats de l’application du paradigme de l’homo oeconomicus à des réalités sociales assez éloignées du monde économique.

Représentatif d’abord des bons côtés de ces modèles. La théorie beckérienne du mariage a en effet pour mérite d’avoir apporté beaucoup de choses à d’autres branches de l’économie : d’abord à l’analyse de l’emploi et du chômage, puisque les économistes n’ont pas été longs à se servir de l’analogie entre la relation mari-femme et employé-employeur ; le modèle de « matching » de Mortensen-Pissarides est directement issu de l’article de Becker, et c’est probablement l’une des avancées les plus importantes depuis trente ans dans la compréhension des causes du chômage. Ensuite à l’analyse de la fécondité des ménages, qui peut revêtir une importance économique capitale dans les pays en développement.

Mais représentatif aussi des mauvais côtés.

D’abord, du point de vue de ceux mêmes qui pensent qu’une théorie doit être évaluée sur la base de ses résultats et non de ses hypothèses, on ne peut que constater que la théorie beckérienne ne nous apprend pas grand-chose. D’une manière presque rituelle, la plupart des articles d’économistes dans cette veine commencent par une référence à quelques travaux sociologiques, en expliquant que décidément les sociologues ne savent que décrire à l’aide de « nombreux concepts ad hoc » et donc ne comprennent rien à la science, qui consiste à proposer des résultats généraux. Côté résultats généraux on est effectivement bien servi par l’approche économique : les gens ont davantage de chances de se marier quand ils sont plus beaux, ils peuvent se marier dans le but d’avoir des enfants, ils se marient quand ils ont intérêt à se marier, et divorcent quand ils ont intérêt à divorcer. Enfoncés, les sociologues.

Quelques phrases remarquables montrent combien toute cette littérature ressemble à une perpétuelle réinvention du fil à couper le beurre :

Moreover, persons in love can reduce the cost of frequent contact and of resource transfers between each other by sharing the same household

(De plus, des amoureux peuvent réduire le coût des rencontres fréquentes et des transferts de ressources entre eux en partageant le même foyer)

Presumably this helps explain why, for example, less attractive or less intelligent persons are less likely to marry than are more attractive or more intelligent persons

([En parlant de l’introduction de l’intelligence et de la beauté dans la function de production du ménage] On peut supposer que cela permet d’expliquer pourquoi, par exemple, des personnes moins attirantes ou moins intelligentes ont moins de chances de se marier que des personnes plus attirantes ou plus intelligentes)

D’autres résultats sont plus intéressants, mais malheureusement ambigus et plus ou moins infalsifiables (au sens où il est impossible de prouver qu’ils sont faux). Becker prédit par exemple que, toutes choses égales par ailleurs, les beaux vont avec des moins beaux si les beautés des conjoints sont substituables, avec les beaux si elles sont complémentaires. Mettons que, par miracle, on arrive à montrer dans les données que les beaux ont plutôt tendance à aller avec les beaux. Faudra-t-il en déduire que les beautés sont donc complémentaires ? Mais comment alors falsifier la prédiction, puisque si on avait trouvé l’inverse on en aurait conclu que les beautés étaient substituables ? C’est un problème assez général qui se pose lorsqu’on étudie des faits « peu économiques » en se servant de nombreuses variables non observables et d’hypothèses invérifiables.

C’est parfois possible néanmoins. Damien Echevin montre par exemple sur des données françaises que l’on peut mettre en évidence des complémentarités positives entre les revenus (que les riches ont bien intérêt à s’apparier avec des riches, comme le montre Becker) mais que néanmoins on peut rejeter l’hypothèse selon laquelle le marché matrimonial français est optimal (trop de riches sont avec des moins riches etc.). L’auteur en déduit plaisamment que cet écart surprenant entre la réalité et la théorie s’explique peut-être par le fait que chercher un conjoint prend beaucoup de temps. Surprenant, non ? Qu’importe, l’occasion de faire de l’estimation par logit polytomique était trop tentante.

On rejoint à vrai dire une critique que l’on pourrait faire à l’ensemble de la microéconomie du consommateur ; tout ce que l’on sait au final, c’est que les agents consomment ce qu’ils préfèrent, et que ce qu’ils préfèrent est révélé par ce qu’ils consomment. La consommation de conjoint ne fait pas exception à la règle.

Raison et sentiments

Dernier problème, la prise en compte de l’amour, des goûts, de toutes ces choses qu’habituellement on estime liées au problème en question. Becker explique à juste titre que la prise en compte de ces variables n’enlève rien à son analyse, qui s’effectue toutes choses égales par ailleurs. Sauf qu’en se concentrant sur des variables économiques (salaires, temps de travail domestique) l’économiste met en évidence des effets qui, pour être vrais toutes choses égales par ailleurs, n’en expliquent pas moins peut-être 1% des mariages observés ! Autrement dit toute l’analyse se concentre probablement sur l’explication de phénomènes tout à fait marginaux. Au temps pour les « résultats généraux » sur lesquels butent ces ânes bâtés de sociologues.

On peut d’ailleurs douter qu’il soit si simple de faire rentrer l’amour dans le cadre conceptuel développé par Becker. Sur le plan technique, il fait l’hypothèse que tous les ménages ont la même « fonction de production », et ne diffèrent donc que par les « inputs » apportés par les conjoints. On ne pourrait alors inclure l’amour que dans les dits « inputs », en quel cas on ne prendrait pas en compte le fait que les individus puissent être plus amoureux de certaines personnes plus que d’autres, simplification pour le moins gênante.

Mon point de vue d’économiste sur la question serait donc le suivant : les individus aiment bien en effet avoir un ménage bien tenu, consommer beaucoup et de manière efficace comme le suppose Becker etc. mais par-dessus tout ils dérivent directement de l’utilité du fait d’être avec une personne plutôt qu’avec une autre, et donc il n’existe pas une seule « fonction de production », mais autant qu’il y a de couples possibles. Le mieux que l’on puisse faire est alors d’associer à chaque couple potentiel l’utilité qu’en retirerait chaque membre, et on pourrait encore obtenir le résultat de Becker que la liberté du mariage et du divorce peut amener à un appariement optimal. En revanche, en raison de la différence des fonctions de production, on ne saurait guère aller plus loin et se servir du calcul différentiel pour étudier les effets des différences de revenus sur cet appariement, par exemple. Bref, à l’équilibre, chacun a le conjoint qui veut bien de lui avec lequel il est le plus heureux, sous réserve que l’information soit parfaite et les coûts de recherche nuls. Evidemment cela ne va pas très loin, mais je ne suis vraiment pas convaincu qu’on puisse en dire beaucoup plus.

Mais parlons quand même des hypothèses

Il faudrait aussi parler des problèmes liés à la méthodologie de Becker, même s’ils ne sont peut-être pas aussi intéressants que ceux liés à la vie privée de Sarkozy, loin s’en faut. Les principaux me semblent être l’hypothèse d’un libre choix (et d’un choix continu !) du temps de travail, essentiel dans l’analyse ; si on ne peut pas faire l’hypothèse que l’on peut décider librement de travailler 25 minutes ou 26 minutes ou 22 heures par jour, cela veut dire qu’on peut être forcé de rester chez soi un certain temps, et que dans une certaine mesure il n’y a pas d’arbitrage entre temps de travail et temps de loisir, qui est la base du modèle. L’hypothèse d’une fonction de production unique pour le ménage, qui repose sur le théorème également beckérien de « l’enfant gâté », souffre des mêmes problèmes qui entachent les hypothèses de ce théorème.

Il faudrait aussi parler brièvement des présupposés et des sous-entendus plus ou moins déplaisants de cette micro-économie du mariage. L’un des messages constants est le rôle négatif de la hausse du salaire des femmes sur l’organisation du travail domestique (il y a plus de femmes qui travaillent, donc moins de spécialisation des tâches, donc plus d’inefficacité) et sur le nombre de mariages. Pires encore sont certains présupposés de Becker sur la biologie et la génétique ; ainsi

The correlation by intelligence is especially interesting since, although intelligence is highly inheritable, the correlation between mates is about as high as that between siblings

(La corrélation de l’intelligence [des conjoints] est particulièrement intéressante dans la mesure où, bien que l’intelligence soit fortement héréditaire, la corrélation entre conjoints est aussi élevée qu’entre frères et sœurs)

ou

An important result in population genetics is that positive assorting mating of inheritable traits, like race, intelligence, or height, increases the correlation of these traits among siblings ; the increase would be greater the more inheritable the trait is and the greater the degree of assortive mating. Therefore, inheritable traits of M and F can be said to be complements in reducing the uncertainty about one’s children. Positive assortive mating of inheritable traits would increase the utility of total output if more certainty about the « quality » of children is desirable.

Bon, on voit bien l’idée quand même, même sans bien parler anglais, n’est-ce pas ?

ou encore

For example, couples with relatively large differences in education, intelligence, race, or religion, because they were unlucky searchers, should be more likely to separate, and should have smaller differences when they remarry

(Par exemple, des couples présentant des différences relativement élevées quant à l’éducation, l’intelligence, la race ou la religion, parce qu’ils ont été des « chercheurs » malheureux [de conjoints], devraient avoir plus de chances de divorcer, et avoir des partenaires moins différents en se remariant)

Quand on sait que par la suite Becker s’est beaucoup intéressé aux travaux d’Edward Wilson, selon qui le comportement humain est déterminé par la volonté de transmettre son patrimoine génétique, et s’est déclaré à sa suite sociobiologiste, on ne peut que s’inquiéter. Dans son manuel d’économie, Becker aurait apparemment fait une certaine place à quelques idées « sociobiologistes », dont il ressort par exemple que la volonté des Noirs de donner naissance à des Noirs maintiendrait ceux-ci dans la pauvreté puisqu’ils n’auraient jamais accès aux gènes des Blancs. (1) Un parcours cohérent donc.

Il faut aussi se rappeler qu’on est là dans un contexte américain où la science est instrumentalisée assez facilement. En faisant quelques recherches, je me suis notamment aperçu qu’une étude économétrique, montrant que le fait d’avoir des relations sexuelles précoces était corrélé avec celui de faire de mauvaises études, était invoquée (2) pour justifier la promotion de politiques visant à retarder les dites relations chez les jeunes.

Ah, enfin un pays où on écoute les économistes !

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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