Grève et économie (ou : que pense un économiste en attendant sa rame bond

Un blog, c’est connu, doit parler de la vie privée de l’actualité. Après des semaines riches en pseudo-réformes, conclusions de pseudo-commissions et déclarations de pseudo-économistes, pain bénit pour les blogueurs économistes, voilà qu’une bonne petite grève, évidemment sans lien avec les événements précédents, donne un peu d’espoir à ceux qui saturent devant tant de bloguitude économique. Quel événement de plus exubérant et irréductible à la simple rationalité individuelle(1) a priori qu’une petite grève généralisée ? Nous voilà débarrassés pour quelque temps des économistes, et vivent les explications culturalo-génétiques de la spécificité française de la grève, de sa tradition festive, etc etc.

Ce serait une grave erreur car l’économie a, comme souvent (trop souvent ?), beaucoup de choses à dire, même des choses qui peuvent donner des explications intéressantes de certains phénomènes, à condition d’y croire bien sûr. Car l’économie c’est un peu comme les fées, la magie, les anticipations rationnelles et les gâteaux sans farine(2) : ça ne marche que si on y croit.

Le premier réflexe de l’économiste face à une grève est d’identifier les agents en présence. Des salariés d’un côté, des employeurs de l’autre, pas de problème. Quelle est la ressource rare objet du conflit ? Diverses choses mais que l’on peut ramener à de l’argent, que nous appellerons dorénavant w (comme le salaire des employés). Le but des employés est d’obtenir le plus haut w possible, celui de l’employeur de le contenir autant que possible. Au fur et à mesure que la grève dure, les employés perdent de plus en plus d’argent(3), et l’employeur de même (l’Etat perd à la fois de l’argent et éventuellement de la popularité). A priori, plus la grève dure et plus les deux parties sont donc prêtes à faire des concessions, c’est-à-dire qu’avec le temps les employés sont prêts à accepter un salaire de plus en plus bas, et l’employeur un salaire de plus en plus haut.

Comme le montre bien notre petit graphique, il existe donc un salaire d’équilibre w* atteint après t* jours de grève, sur lequel employeur et employé peuvent s’accorder, fin de la grève. Rien de bien génial, me direz-vous, et pas besoin d’être économiste. Certes, mais là où les choses deviennent plus intéressantes, c’est lorsqu’on prend en compte que les agents ont des anticipations rationnelles : puisque au final après t* jours d’une grève coûteuse et fatigante il faudra s’accorder sur le salaire w*, à quoi bon la grève ? Autant se mettre d’accord immédiatement sur w* et s’épargner bien des souffrances inutiles.

Nous tombons là sur un résultat assez général des théories de la négociation non-coopérative (bargaining en anglais) : retarder la date de l’accord étant inefficace pour tout le monde, l’accord a généralement lieu dès le début, si bien que la négociation n’existe pas vraiment. Or une grève ce n’est à vrai dire rien d’autre qu’une négociation, éventuellement un peu virile(5).

Et pourtant il y a des grèves. Qu’est-ce à dire ? Que les agents ne forment pas des anticipations rationnelles ? Non, dirait William Easterly, car cela violerait notre théorème selon lequel les agents forment leurs anticipations de manière rationnelle(6). Donc il doit y avoir autre chose, et les théoriciens de la négociation ont cherché et trouvé un certain nombre d’arguments pour justifier que les agents puissent rationnellement choisir d’attendre.

C’est par exemple le cas si les différentes parties doivent faire des concessions chacune à son tour et ont l’option d’appeler un arbitre extérieur pour résoudre le conflit (en répartissant équitablement ce qui n’a pas encore été concédé) : chacun cherche alors à ne faire que de petites concessions lentement, ce qui pourrait s’appliquer à une grève dans le secteur privé où l’Etat jouerait le rôle d’arbitre(7). On aurait également ce type de délai si chaque partie pouvait menacer de nuire à l’autre (grève plus dure / répression) en cas de refus de sa proposition, chacun peut alors avoir intérêt à attendre(8). C’est encore le cas si l’accord passé entre employeur et employé exerce des externalités positives sur un autre agent (par exemple les usagers des services publics), et que celui-ci peut rentrer dans la négociation au bout d’un certain temps(9).

Toutes ces raisons peuvent être à la rigueur appliquées aux grèves qui nous occupent, mais ne me semblent pas centrales (pour l’étude des grèves en particulier, pas pour celle des négociations en général).

Comme souvent, un petit détour historique par des événements sans aucun rapport avec ceux qui nous occupent peut s’avérer fructueux. Transportons-nous par exemple au Moyen-Âge ou dans l’Antiquité pendant le siège d’une ville. Supposons que la ville n’ait aucune chance de résister au siège indéfiniment. A quoi alors sert le siège ? C’est une forme de négociation : assiégeant et assiégé doivent se mettre d’accord sur les termes de la reddition, termes qui dépendent des souffrances anticipées des deux camps en cas de siège par rapport à un état de non-siège (un peu à la manière de notre schéma). Que faisaient certains généraux ou certains bourgmestres et autres échevins particulièrement retors ? Le premier jour du siège, ils sacrifiaient tous leurs vivres pour organiser d’immenses fêtes et regardaient les soldats adverses baver d’envie devant leur gargantuesque ripaille(10). L’ennemi, convaincu que son adversaire possédait des ressources importantes, était alors prêt à céder sur des termes beaucoup moins exigeants. Bien sûr l’affaire était un peu plus compliquée, puisqu’on pouvait se douter que l’autre « trichait ». D’où peut-être l’intérêt d’attendre quelques jours, pour voir, etc.

Qu’est-ce qui est important dans cette histoire, comme toujours ? L’information. Assiégés et assiégeants, de même que grévistes et gouvernement, sont dans une position d’asymétrie d’information bilatérale : chaque camp doit estimer quelle valeur le camp d’en face accorde au temps qui s’écoule et à l’objet de la négociation. Dans ce cadre les négociations deviennent extrêmement compliquées : il s’agit d’essayer de tromper l’autre tout en apprenant sur lui alors même qu’il triche, ce qui n’est pas facile. Mais ce qui justifie d’un point de vue théorique pleinement l’usage de la grève, même préventive, pour montrer ou faire croire que l’on est déterminé par exemple.

Dans le même ordre d’idée, refuser de céder quoi que ce soit peut être une stratégie pour tenter de convaincre l’autre qu’on est profondément irrationnel et que de toute façon on ne cèdera rien, la réponse rationnelle à ce type de comportement étant de tout céder. Dès lors, commencer des négociations en prévenant que de toute façon on ne cèdera sur rien n’est pas si idiot qu’on a pu le dire (toute ressemblance avec des événements réels étant, bien entendu, fortuite).

Analyser des jeux à information incomplète bilatérale est assez trapu, mais nos lecteurs qui ont bien suivi le post sur le « mechanism design » se disent déjà que c’est l’occasion rêvée pour appliquer le résultat de Myerson et Satterthwaite(11) (comme quoi c’est riche d’applications le « mechanism design »…). Comme pour tout jeu de partage avec asymétrie d’information bilatérale, il n’existe en effet aucun mécanisme satisfaisant une contrainte d’équilibre budgétaire tel que le résultat du jeu soit toujours efficace ex post. Dans le cas d’une négociation entre firme privée et syndicats, le gouvernement pourrait faire aboutir la négociation à un niveau efficace en donnant ou prenant un peu d’argent aux deux parties, mais quand le gouvernement négocie avec les syndicats, qui d’extérieur à la négociation va donner de l’argent en plus ? Personne.

Quel serait ici le résultat efficace ? Economiquement parlant, ce serait que le gouvernement cède si et seulement si la valeur de la réforme pour le gouvernement la nation est supérieure à la désutilité occasionnée par la réforme à ceux qui en sont victimes(12). En toute généralité, grève ou pas grève d’ailleurs, Myerson et Satterthwaite nous expliquent qu’on ne peut pas être sûr que ce soit le cas (mais ça peut l’être pour certaines valeurs particulières).

Sauf si l’on change de jeu, c’est-à-dire si une des deux parties au moins finit par complètement révéler la valeur qu’a l’accord pour elle. C’est d’ailleurs peut-être ce qui se passe quand une grève dure vraiment très longtemps, ou au contraire qu’elle n’est pas du tout suivie. Bref, tous dans la rue pour aller manifester votre information privée.

Tant que nous sommes dans ce cadre, nous pouvons encore répondre à deux questions intéressantes. Beaucoup de gens estiment par exemple qu’il est absurde et immoral, voire « bien français », de faire grève avant même de négocier. D’après ce que nous avons vu, il serait plus juste de dire qu’il est profondément absurde de négocier avant d’avoir fait grève. Soit en effet il s’agira d’une négociation pour la forme débouchant de toute façon sur une grève (puisque aucune information nouvelle n’a été apportée aux agents), soit la négociation aboutit, ce qui veut dire que l’information était suffisante pour un accord et que celui-ci aurait dû avoir lieu avant même que les médias n’en parlent. Ensuite, pourquoi les Français font-ils grève et pas les Allemands(13) ? Est-ce génétique ? Une première possibilité est d’abord qu’il existe plus d’asymétries d’information dans le cas français, ce qui est possible (syndicats moins représentatifs – un taux de syndicalisation de 8%, contre 29% outre-Rhin, faible habitude de dialogue social…). Une deuxième possibilité tient peut-être au fait que si faire grève est « mal vu » dans une société, le gouvernement ne fait que gagner du soutien en refusant de céder. Si l’on reprend nos courbes initiales, cela veut dire que la courbe du gouvernement est constante, et que faire grève ne sert à rien. De fait et pour les deux parties, faire porter la responsabilité de la grève sur l’autre est un élément extrêmement important.

Tout cela pour dire que les grèves et les négociations qui les entourent ou non ne sont peut-être pas aussi irrationnelles qu’on le lit parfois, et que tout n’est pas affaire de « moralité », de « bonne volonté » ou « mauvaise volonté » des différents participants. Comme bien sûr les grèves ont un coût pour tout le monde, il est louable d’essayer de les éviter, mais ce n’est probablement pas en en appelant à davantage de dialogue social ou à la responsabilité des différents acteurs que, du point de vue évoqué ici, on pourra y faire quelque chose. Ce qu’il faut faire c’est changer les « paiements » des différents protagonistes et, de ce point de vue, quand certains media commencent par dire que toute concession du gouvernement pourra être interprétée comme un échec remettant en cause la « capacité à réformer » du président de la République, on ne peut pas dire que les « paiements » médiatiques favorisent une solution rapide et négociée.

Bien sûr, ces jolies théories expliquent assez bien pourquoi il y a des grèves plutôt que rien, mais n’expliquent pas beaucoup ce qui se passe pendant une grève : problèmes de communication, de justification, de mobilisation, d’organisation etc. Heureusement, la sociologie des mouvements sociaux est une discipline très à la mode qui parle de tout cela très bien. On en reparle à la prochaine grève (non, pas demain…).

(1) Qu’on pense notamment au paradoxe d’Olson

(2) D’après Emmeline, c’est possible ; encore plus fort qu’Emmeline et ses gâteaux sans farine, il y a sa maman et ses omelettes sans œufs.

(3) N’en déplaise à M. Sarkozy, le paiement des jours de grève est loin d’être systématique.

(4) En un sens qui ici ne me convient pas mais passons

(5) Ce pourquoi nous utiliserons largement la « littérature » disponible sur la négociation, qui d’ailleurs se réfère souvent au cas des grèves. Riche de l’expérience des lamas, je n’hésiterai pas à exercer une forte violence symbolique sur le lecteur en citant quelques articles (que j’ai lus, je précise à tout hasard) aux noms trop chic. Mais peut-être aussi que ça intéressera des gens. Comment ça j’ai été vexé ?

(6) Ceux qui auront été agacés par l’usage de ce genre de formules dans The elusive quest for growth apprécieront

(7) Olivier Compte, Philippe Jehiel : « Gradualism in bargaining and contribution games », Review of economic studies

(8) Raquel Fernandez, Jacob Glazer : « Striking for a bargain between two completely informed agents », American economic review

(9) Manzini Ponsati : « Stakeholder bargaining games », International journal of game theory

(10) Ainsi, lors du siège de l’île de Ré par le duc de Buckingham en 1627 (à moins que ce soit 1628, Emmeline – cette *¨ !% – ne sait plus trop), le marquis de Toiras a-t-il fait moult menus présents à son illustre assiégeant, jusqu’à sa jument qu’il lui avait ostensiblement léguée (omettant de préciser qu’au moment où il rédigeait l’acte, ladite jument avait déjà été dévorée).

(11) R.B. Myerson, M.A. Satterthwaite : « Efficient mechanisms for bilateral trading », Journal of economic theory

(12) On voit d’ailleurs que l’efficacité peut être profondément injuste, et la tyrannie de la majorité profondément efficace, dilemme équité-efficacité assez habituel dès lors qu’on ne part pas sur l’hypothèse qu’il existe un ménage représentatif unique…

(13) Il faut d’ailleurs relativiser la propension des Français à faire grève. Qui d’abord n’est peut-être pas si forte, ensuite décline dans les services publics depuis dix ans (cf. RCE n°2 « Bientôt privés de services publics ? »), et enfin n’aurait rien de déshonorant de toute façon.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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