Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

Au moment où (re)démarrent des (je n’ose écrire « les ») débats sur le système français centralisé de retraite, deux actions s’imposent : (i) relire les quelques (mais appelés à croître et se multiplier) posts d’Ecopublix consacrés à cet épineux problème et (ii) faire une bonne fois le point sur les syndicats français… des deux côtés de la barrière car, on l’oublie souvent, le Medef (et les autres mouvements patronaux) sont également des syndicats. Je n’ose rêver que cela réduira le nombre atterrant de contre-vérités et trollages (sur la toile ou non) auxquels lesdits débats offrent dès à présent un boulevard (ah, les forums de Libération.fr…), mais enfin j’aurai la conscience tranquille. Soyons clairs dès le départ : ceci n’est nullement une analyse, moins encore une démonstration, simplement une mise au clair qui de plus ne parlera même pas des indéniables problèmes de gouvernance ou de démocratie interne des syndicats, salariaux comme patronaux, mais simplement de leur rapport à l’extérieur.

Oui, les syndicats sont corporatistes ; so what ?

[Spéciale dédicace Pierre Maura] Etymologiquement, le syndic est celui qui vous assiste en justice et défend vos intérêts (du grec « syn », avec, et « dikê », la justice) ; le suffixe a simplement été rajouté pour désigner le groupe. Comme la plupart des mots semi-inventés au Moyen-Age, celui-ci n’a guère varié de sens : aujourd’hui encore, le syndicat est avant tout un groupement qui défend les intérêts d’une corporation et, individuellement, des membres qui la composent. Oui, les syndicats sont corporatistes et, oui, c’est un faux procès qu’on leur fait en leur reprochant de voir les intérêts de leurs syndiqués avant l’intérêt général : reproche-t-on à une entreprise de chercher à faire du profit ? (la réponse est malheureusement parfois oui, mais ça me donnait une bonne occasion de faire un auto-lien…).

Oui, les syndiqués sont (nettement) minoritaires ; non, il n’y a pas de majorité silencieuse opprimée et que pourraient s’approprier leurs adversaires

Ledit sondage, donc, annonce un taux de syndicalisation de 13 % ; la DARES, pour sa part, en dénombre un peu plus 8 % (il est vrai en 2003). De deux choses l’une, ou bien le sondage est non représentatif, pour une foultitude de raisons (trop petit échantillon, biais dans le questionnement), ou le taux de syndicalisation a augmenté de 30 % en 5 ans (au moins « moralement » peut-on dire, car on peut très bien envisager en ces périodes troublées pour l’actuel gouvernement que des non-syndiqués se déclarent syndiqués pour marquer leur opposition), ce qui pourrait s’expliquer par une amélioration de l’image des syndicats dans la population ou par un sentiment de hausse accrue de l’insécurité professionnelle, qui fait rechercher davantage de protection. Les salariés relativement les plus syndiqués sont, comme d’ailleurs partout dans les pays de l’OCDE sauf chez les Belges qui peuvent rien faire comme tout le monde, les fonctionnaires (notamment fonction publique d’Etat), les salariés des grandes entreprises nationales (ou ex-GEN), ainsi que les cadres, qui ont leur propre syndicat, la CFE-CGC(1) .

La France fait donc apparaître le classique phénomène dit « paradoxe d’Olson » (Mancur de son prénom, économiste [et sociologue, comme Gary Becker] américain du XXe siècle), savoir que les probabilités de mobilisation effective, et donc les possibilités d’action, sont d’autant moins élevées qu’un groupe est numériquement important, à condition que les bénéfices de l’action soient nécessairement collectifs (typiquement une augmentation de salaires généralisée à tous les salariés et non aux seuls syndiqués), quand les coûts de la mobilisation sont privés (car, rappelons-le, les jours de grève ne sont pas rémunérés). Chacun a donc individuellement intérêt à jouer au « passager clandestin » et à laisser supporter à d’autres le coût de l’action, puisqu’il en bénéficiera de toute façon – en généralisant ce raisonnement, on aboutit à un équilibre où personne n’entreprend rien. Si en revanche le groupe est petit, on peut moins s’en remettre aux autres pour faire aboutir l’action, et il y a un vrai effet marginal d’y participer (i.e., s’il y a 10 salariés en tout, ma grève correspond à une hausse du taux de grève de 10 points, qui peut faire basculer l’action vers la réussite ; s’il y en a 10 000, je n’ai aucune prise sur le résultat total).

Dans les deux cas, ce taux reste bas, surtout si on le compare à son équivalent chez nos voisins : le TUC (Trade Union Congress, certes le plus puissant des syndicats britanniques) revendique à lui seul 6,5 millions de membres – soit, sur une population active d’un peu plus de 30 millions, un taux de syndicalisation de 20 % à lui seul ; l’Allemagne comme l’Italie ont un taux de syndicalisation de près de 30 % ; la Suède frise les 80 %. [Je reste volontairement assez vague sur les chiffres, diverses sources pourtant a priori également fiables n’étant pas rigoureusement identiques sur le sujet, quoique les chiffres soient toujours du même ordre de grandeur]. Pourtant, si on n’est pas avec les syndicats, on n’est nullement forcément contre eux : les Français seraient 61 % à avoir une bonne opinion des organisations syndicales en général, et même 68 % à penser que leur syndicat local défend leurs intérêts dans leur entreprise (là encore, une assez nette vérification du paradoxe d’Olson). Que les syndiqués soient minoritaires en nombre ne signifie donc pas nécessairement qu’ils n’ont pas, en moyenne et sur le long terme, la majorité de la population qu’ils sont censés représenter derrière eux.

Non, la CGT n’est pas une, indivisible et irrécupérable

Cette différence tout de même non négligeable de sept points découle de la structure même des syndicats : CGC, CFDT, CGT, TUC et même CGPME (ceci pour montrer que je n’ai pas oublié les patrons…), nombreux sont les syndicats à porter l’appellation « confédération » (ou son petit frère so British, Congress) – après vérification, le nom officiel de l’organe central de FO est d’ailleurs Confédération Force Ouvrière. Un syndicat central n’est en effet « que » l’agrégation de multiples branches locales (elles-mêmes constituées de syndicat d’entreprise voire d’adhérents isolés), avec une double dimension structurelle : par grands corps de métier ou de population (on en dénombre par exemple 17 à la CFDT, y compris cadres et retraités) ou par localisation géographique (fédérations régionales ou départementales). Ces branches adhèrent à l’organe central, mais en sont juridiquement distinctes et indépendantes.

Ce qui explique probablement aussi le décalage entre la confiance largement accordée aux organisations syndicales – toujours à en croire ce fameux sondage – et le mécontentement souvent généralisé provoqué par les grèves dans les transports en commun, dont nous avons pu faire l’expérience il y a peu : les mouvements syndicaux (fermement encadrés par la loi, rappelons-le) sont souvent du ressort des seules branches locales, qui peuvent ainsi aller à l’encontre de la position exprimée par la confédération – ce fut d’ailleurs la cause d’un certain nombre de scissions, la plus récente à ma connaissance étant la désertion de la CFDT par des anciens cadres démis de leurs fonctions pour opiniâtreté (pour leurs positions trop dures, mais c’est moins joliment dit), et qui s’en sont allés créer SUD. Plus récemment, on a beaucoup glosé sur les désaccords entre Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, et son homologue à la CGT-Cheminots, Didier Le Reste.

Et du côté des entreprises ?

Le Medef (Mouvement des entreprises de France, dont je n’ai jamais compris pourquoi il n’était pas acronymé en Mef si ce n’est que ça faisait un peu bref – et Pef -, donc pas très sérieux) a succédé en 1998 au CNPF (Conseil national du patronat français, dont l’acronyme pour le coup faisait quatre pleines syllabes, c’était quand même autre chose ma bonne dame). Comme les syndicats de travailleurs, il est organisé en confédération de branches géographiques et de métier (on dénombre 85 fédérations professionnelles et 155 branches territoriales). Il compte 750 000 adhérents. Contrairement à ce qu’il affirme souvent, il ne représente pas « les entrepreneurs », mais (idéalement) les entreprises, ou du moins les chefs d’entreprise. L’Insee en dénombrant 2,65 millions en 2007, le Medef représente donc directement 28 % des entreprises françaises. [Edit Suite à un commentaire, je signale explicitement que les adhérents du Medef sont juridiquement les entreprises, personnes morales (même si ce sont leurs dirigeants, personnes physiques, qui décident de l’adhésion)].

Contrairement à ce que laisserait croire la forte présence médiatique de Laurence Parisot (un peu contre son gré ces derniers temps), le syndicalisme patronal français, sans être aussi éclaté que le syndicalisme salarial, n’est pas unifié sous l’égide du Medef : la CGPME (Conférence générale des petites et moyennes entreprises) revendique 550 000 adhérents (soit un taux un peu meilleur, compte tenu de sa base plus restreinte) et affirme haut et fort sa « totale indépendance par rapport aux […] turpitudes internes du Medef » (rien que ça) – et ses représentants manquent rarement les occasions de dénoncer la mainmise du Medef (effectivement plutôt dominé, du moins jusqu’à l’heure actuelle, par les très grandes entreprises ou fédérations) sur la parole patronale, tandis que l’UPA (Union professionnelle artisanale), réservée aux professions agricoles artisanales, merci OBO, en compte 300 000. Soit un taux de syndicalisation patronale global de plus de 60 %. Tous défendent les intérêts de leurs adhérents, et le meilleur taux de syndicalisation par rapport à leur base de la CGPME et de l’UPA s’explique parfaitement par une plus faible importance du groupe qu’ils défendent. Il est plus difficile de comprendre pourquoi une PME adhère au Medef. A titre personnel, j’y vois des bénéfices privés d’une action collective (je sais que si j’adhère et verse ma cotisation annuelle, je serai soutenu par la caisse de secours si je dois affronter un mouvement salarial particulièrement dur, et ce soutien sera d’autant plus solide que la caisse est bien remplie, donc que j’adhère à une organisation puissante même si elle n’est pas la plus proche de mes aspirations) ainsi probablement qu’un effet de prestige : être adhérent du Medef au même titre que Total, y a pas, c’est chic.

Non, le Medef n’est pas un think-tank indépendant et philanthrope : c’est, comme tous les syndicats, un lobby. Qui fait d’ailleurs remarquablement bien son boulot mais ne saurait, pas plus que la CGT, prétendre parler au nom de et pour le bien suprême de la France et des Français.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*