Les grèves, un problème de santé publique !

Il était temps que les grèves s’arrêtent : elles ont de sérieuses conséquences sur la santé mentale des économistes. Voyez SM pris d’une frénésie blogueuse lundi ; pire encore, voyez ce document accablant que j’ai trouvé sur la clé USB de Jean-Edouard(1) et que je vous livre en exclusivité…

Nouvelles élucubrations sur la grève

C’est encore la grève, alors bien sûr les usagers des transports parisiens se mettent tous à râler(2). Tous ? Non. Quelques irréductibles gauchistes reconnaissent que les grévistes ont de bonnes revendications mais que, tout de même, « on peut parler des problèmes autrement qu’en bloquant tout le monde ».

Est-ce bien sûr ? On pourrait d’abord répondre qu’il ne s’agit de toute façon pas pour les deux parties de « parler des problèmes », encore moins de les traiter, mais simplement de tirer son épingle du jeu le mieux possible dans une lutte autour d’intérêts contradictoires. Mais mettons que ce ne soit pas le cas et que le gouvernement, épris de justice, cherche par-dessus tout à rendre le système des retraites « plus juste » (sans doute pour qu’il soit plus fort) et est donc prêt à prendre en compte « les problèmes » qui peuvent se poser. Ne relevons pas que la bonne méthode aurait peut-être été de commencer par mener une enquête sur les conditions de travail à la SNCF et à la RATP, voire de lire des travaux qui existent déjà, et passons.

Pour simplifier, et toujours en supposant que le but du gouvernement (joueur A) soit de prendre en compte la pénibilité du travail de manière juste, supposons que tout le problème pour le gouvernement soit de savoir si effectivement le travail des agents de la SNCF et de la RATP (joueurs agrégés en un joueur B représentatif) est « très pénible » ou « pas très pénible ». A priori, le gouvernement pense par exemple qu’il y a 75% de chances qu’il soit « pas très pénible ». Que font alors les agents de la SNCF et de la RATP ? Confiants en l’idée qu’on peut régler les problèmes en en parlant, ils viennent voir le gouvernement et expliquent que leurs conditions de travail restent souvent très pénibles et que conduire un train de nuit ou soulever des charges lourdes reste pénible, que l’on travaille avec des TGV ou avec des 141 R Mikado. « Ah ah », dit le gouvernement, « mais si le travail n’était plus pénible du tout vous me diriez exactement la même chose, comment voulez-vous que je vous croie sachant que j’ai décidé de ne pas me renseigner moi-même ? » Effectivement, dans la mesure où, que leur travail soit pénible ou non, les agents de la SNCF ont intérêt à raconter la même chose au gouvernement, discuter sans que cela implique quoi que ce soit en termes d’engagements matériels (du « cheap talk » comme on dit dans la « littérature ») ne peut guère amener de résultat.

Alors, que faire ? Le gouvernement aurait pu de manière plus subtile proposer deux systèmes de retraite différents et laisser le choix aux syndicats, voire à chaque employé, entre les deux. Par exemple entre un système plus attirant pour ceux ayant réellement un travail pénible (retraite à quarante ans avec décote faible en partant plus tôt) et un autre plus attirant pour ceux ayant un travail moins pénible (retraite à quarante ans, avec décote rapide en-dessous de quarante ans mais salaire plus élevé tant qu’on travaille). En économie, on appelle ça faire du « screening », méthode intéressante mais qui pour tout un tas de raison politiques, juridiques et sociales (à cause de la réalité donc, pour faire simple), n’était guère applicable.

La balle est alors dans le camp des syndicats. Il s’agit de faire comprendre au gouvernement que le travail reste très pénible. Comment ? Notons que s’il faut travailler trois ans de plus pour avoir une retraite pleine, cela fait bien plus souffrir les employés dont le travail est très pénible que les autres. Mettons par exemple que chaque employé dont le travail est très pénible serait prêt à donner 3000 euros pour éviter ces trois années de travail supplémentaire, tandis qu’un employé dont le travail est moins pénible ne serait prêt qu’à donner 1500 euros. Une initiative intéressante de la part des grévistes potentiels peut alors être de dire qu’ils sont prêts à sacrifier 1500 euros, par exemple en faisant grève et en étant donc privés de salaire pendant un mois. S’ils le font, ils démontrent que leur travail est effectivement pénible, car dans le cas contraire il aurait été insensé de leur part de sacrifier plus de 1500 euros pour éviter un dommage équivalent à 1500 euros. Si tout se passe bien, après la grève le gouvernement comprend qu’en fait le travail était très pénible et décide donc de céder pour le plus grand bien du « surplus social total », bref pour le plus grand bien de tous. A vrai dire, si cela se passe comme ça, les employés auraient pu tout aussi bien se réunir en grande cérémonie quelque part, chacun retirer 1500 euros dans un distributeur et brûler tout l’argent sous l’oeil des caméras(3). En quel cas non seulement les usagers ne souffrent pas du conflit, mais même ils y gagnent, puisque comme chacun sait le niveau optimal d’inflation dans une économie est en fait une légère déflation(4), et même les retraités dont le pouvoir d’achat augmente deviennent favorables au mouvement. Seuls quelques chefs d’entreprise mécontents de l’appréciation de l’euro râlent quelque peu.

A priori, les choses ne se passent donc pas vraiment ainsi ; en supposant que cela n’amuse pas particulièrement les grévistes de se faire traiter de preneurs d’otage pendant une semaine, c’est qu’il ne s’agit pas seulement pour les syndicats de révéler de l’information, mais aussi de faire pression sur le gouvernement. Soit que le gouvernement se fiche de la question de la pénibilité du travail, soit que les syndicats veuillent pousser leur avantage, tout ne se résume donc pas à une situation que l’on peut résoudre en « parlant des problèmes », et il y a bien des intérêts contradictoires en jeu.

Tout dépend alors du rapport de force entre syndicats et Etat/employeurs ; si le pouvoir du second camp repose sur la privation de salaire allant avec la grève, le premier fonde le sien sur ce qu’il trouve. La question devient donc « peut-on trouver un moyen pour que les syndicats aient du poids dans la négociation sans que les usagers en pâtissent ? ». Pour avoir du poids, il faut que les grévistes soient en mesure d’attenter soit aux intérêts du gouvernement, soit aux revenus de la SNCF ou de la RATP, soit à leurs patrimoines. Théoriquement, la piste du sabotage est ainsi un moyen de se faire entendre particulièrement respectueux des usagers : plutôt que de faire grève et d’embêter tout le monde, pourquoi ne pas plutôt brûler un certain nombre de trains au dépôt chaque jour avec une certaine probabilité de se faire attraper, et n’embêter ainsi que la SNCF ? A se demander pourquoi le sabotage semble condamné par l’opinion publique. L’autre piste intéressante est celle de la grève de la gratuité : les grévistes se déclarent en grève, travaillent quand même mais personne ne contrôle les voyageurs, la SNCF et la RATP souffrent ainsi de pertes plus importantes que dans une grève simple, et les voyageurs sont contents. Evidemment ce n’est pas possible pour le moment, et cela arrange bien le gouvernement, la RATP et la SNCF.

Bref, ce message [assez délirant] a comme le dernier en filigrane un message qui l’est moins : l’outcome du jeu dépend du mécanisme choisi ; pardon, je voulais dire « une société a les grèves que mérite son organisation sociale ». Donc il faudrait réfléchir à pourquoi, en l’état actuel des choses, il n’est effectivement pas possible de parler des problèmes autrement qu’en bloquant tout le monde (enfin, surtout les habitants de la région Île-de-France).

(1) Non seulement il fait de la théorie des jeux, ce qui est déjà assez préoccupant, mais chez lui chronique ; mais encore il se prend pour Ecopublix ! en même temps, le couple théorie des jeux-schizophrénie, c’est un ticket gagnant pour le Nobel…

(2) D’où déjà une question, que se passerait-il si les journalistes parisiens n’avaient pas tendance à assimiler l’encombrement du métro parisien et le non fonctionnement des RER à une « prise en otage des Français » ?

(3) Selon certaines théories c’est ainsi que fonctionne la publicité : en montrant que vous êtes capable de payer des stars dans des spots télévisés vous faites comprendre que vous attendez des profits importants de votre produit pour rembourser les coûts publicitaires, et que votre produit doit donc être de bonne qualité.

(4) C’est sans surprise que derrière cette thématique on retrouve les noms de Bailey, Friedman et Lucas.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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