Economie de la grève (1 et 2/2)

Les blogueurs parlent assez peu des mouvements sociaux actuellement en cours et de la réforme des universités, à l’exception de Gizmo et Rationalité Limitée. Comme pour ma part je n’y connais rien, ce billet et le suivant ne parleront absolument pas du fond du problème, mais tenteront d’expliquer pourquoi et à quelles conditions les grèves peuvent être efficaces d’une manière générale, sans se prononcer sur le mouvement en cours. A noter que nous utilisons « efficacité » d’abord au sens de « qui est efficient » (efficient pour nos voisins d’Albion), puis au sens de « qui a de l’effet » (effective pour les mêmes).

Nous avions déjà parlé de l’analyse économique des grèves là, mais de ce que je peux entendre autour de moi et dans les media tout le monde n’a pas encore lu et médité les enseignements dispensés par ce qui était à l’époque le blog de RCE. Une piqûre de rappel et quelques compléments s’imposent donc.

I. Les grèves, mécanisme inefficace dans un monde encore plus inefficace

Une opinion répandue voudrait que les grèves soient inutiles, nuisibles, et qui plus est anti-démocratiques, empêchant notre gouvernement de mener les réformes pour lesquelles il a été élu, décidément la France est un pays impossible à gouverner et condamné à l’immobilisme etc etc.

On peut penser que la décision produite par le jeu démocratique est la seule légitime et qu’il est important que l’avis de la majorité ne puisse être remis en question. C’est une position tout à fait respectable, qui relève de la morale ou de la philosophie politique. Il est faux en revanche de dire que remettre en cause une telle décision est nécessairement inefficace, et il est possible au contraire qu’une telle remise en cause fasse passer la société d’un optimum de Pareto à un autre, voire soit Pareto améliorante (ie. ne diminue le bonheur de personne tout en augmentant celui d’au moins une personne).

Pourquoi ? On sait depuis Arrow [1951] qu’aucun processus de décision collective ne mène à une solution collectivement satisfaisante (en un certain sens sur lequel nous ne nous attarderons pas). Il n’y a donc aucune raison de penser que le jeu démocratique mène à une solution efficace ou juste. La raison de ce triste état de fait est que la démocratie est bien un jeu au sens de la théorie des jeux : les hommes politiques, les partis et certains électeurs agissent de manière stratégique en anticipant le comportement des autres, ce qui peut mener à des résultats inefficaces. Ainsi, lors de la dernière élection présidentielle, certains estimaient que les électeurs de gauche devraient voter Bayrou, présumé plus capable de battre Sarkozy au deuxième tour. Ce faisant, ces électeurs ne révélaient pas leurs vraies préférences, et de tels raisonnements auraient pu par exemple aboutir à l’élection de Bayrou alors même que Royal lui aurait été préférée par une majorité de Français. Dans ce cas, il n’apparaît pas nécessairement choquant que des grèves puissent pour partie remettre en cause un résultat éloigné des vraies préférences des électeurs. Ce type de problème se pose de manière très générale, et pas seulement avec le mode de scrutin retenu pour l’élection du Président de la République.

Même si l’on considère que l’élection du Président et d’un Parlement de la même couleur constitue l’autorisation de faire tout et n’importe quoi en étant couvert par la légitimité démocratique, ce que je ne crois pas, il peut donc être efficace de remettre en cause certaines des décisions prises par le gouvernement. D’abord parce que la décision prise n’est pas forcément efficace et n’était pas forcément souhaitée au moment de l’élection, ensuite parce que même si cela avait été le cas l’arrivée de nouvelles informations depuis l’élection peut conduire à souhaiter un changement de politique. Ajoutons qu’on élit un programme, et que l’acquiescement global à celui-ci ne vaut pas adhésion à chacune des mesures proposées (contrairement à l’argumentaire bien connu « les Français ont élu Nicolas Sarkozy et ainsi montré que changeant d’avis par rapport à 2005, ils soutenaient le TCE/Traité de Lisbonne »).

Evidemment cela ne veut pas dire que la possibilité de remettre en cause la politique du gouvernement par des grèves mène nécessairement à une amélioration de la situation, d’autant que cette possibilité même fait partie du jeu démocratique. Ainsi s’il est connu ex ante que toute décision peut être facilement remise en cause par un petit nombre de manifestants, on se doute bien que le choix du gouvernement n’a guère d’importance puisque c’est alors « la rue qui gouverne » (ce qui n’a pas l’air d’être le cas en ce moment). Il paraît plus souhaitable en revanche que des manifestations suffisamment massives puissent faire reculer le gouvernement, ce serait une forme de protection du droit de la minorité. A noter néanmoins qu’elle peut avoir des effets « pervers » : certains électeurs de gauche peu enclins à voter Royal ont pu choisir de s’abstenir aux présidentielles dans l’idée que la politique de Sarkozy serait entravée par de nombreux mouvements sociaux.

Il est évidemment impossible de se prononcer définitivement sur l’efficacité des grèves en général et de celle-ci en particulier, mais il faut retenir que la réponse n’a rien d’évident.

II. « Prendre la France en otage », what else ?

1. Un cas simple

Autre leitmotiv sur les grèves, elles « prennent la France en otage ». Ce paragraphe défend l’idée qu’une grève efficace doit nécessairement e***rder un grand nombre de personnes, sans quoi elle sera certainement inefficace.

Vu la façon dont nous avons justifié l’existence des grèves, il paraît naturel d’y voir un processus de négociation. Une première partie (les manifestants) soumet des revendications à une deuxième (le gouvernement), sous les yeux d’une troisième (l’opinion publique) qui a elle aussi des intérêts dans l’affaire. Si l’information était parfaite, la grève n’aurait aucune justification (elle pourrait avoir lieu quand même, ce serait alors un simple chantage) : le gouvernement devrait prendre la décision maximisant le critère d’utilité collective sur lequel il a été élu, la grève ne lui apprend rien.

Le problème est qu’ici le gouvernement ignore la valeur qu’accordent les grévistes à leurs revendications, tandis que les grévistes ignorent la valeur que le gouvernement accorde aux réformes envisagées. Chacun a donc intérêt à mentir à l’autre. S’il leur était impossible de mentir, il leur suffirait de se rencontrer, de se faire part mutuellement de la valeur qu’ils accordent à leurs position respectives, éventuellement une partie menacerait l’autre de grève et on aurait le résultat suivant (en appelant U la fonction d’utilité des manifestants, V celle du gouvernement, A la situation si le gouvernement l’emporte et B celle si les manifestants l’emportent, C le coût de la grève pour les manifestants et K son coût pour le gouvernement).
Pour que la menace des manifestants soit crédible il faut au moins que
U(B)-C > U(A), c’est-à-dire qu’ils préfèrent faire grève et que le gouvernement cède plutôt que ne pas faire grève et subir la décision du gouvernement
Pour que le gouvernement cède il faut que
V(B) > V(A)-K, c’est-à-dire que le gouvernement préfère céder plutôt que de maintenir sa position au prix d’une grève.
Si ces deux conditions sont remplies le gouvernement cède immédiatement à la menace, les manifestants gagnent au maximum U(B)-U(A) > 0 et le gouvernement perd au maximum V(B)-V(A) qui peut être positif ou négatif. On note que si K et C sont nuls les revendications ne sont acceptées que si elles sont Pareto-améliorantes ; quand ce n’est pas le cas K et C mesurent en quelque sorte un pouvoir de négociation.

2. Hélas, le monde est vraiment très imparfait

Mais rappelons-nous que les acteurs ne connaissent pas U(A), U(B), V(A) et V(B). On sait dans ce cas par le théorème de Myerson et Satterthwaite qu’aucun mécanisme de négociation garantissant une issue optimale (et satisfaisant une contrainte de budget) n’existe, et on s’en doute bien : les manifestants auront intérêt à annoncer une valeur plus importante que la vraie, et idem pour le gouvernement.

Que faire dans ce cas ? Il ne reste par définition que des procédures de négociation sous-optimales, et la grève en est une qui possède des propriétés intéressantes. En effet, faire grève implique de renoncer à un salaire, ce qui est coûteux, de même que manifester (qui fait mal aux pieds). Plus les grévistes sont nombreux et font grève longtemps, plus ils démontrent qu’effectivement la valeur qu’ils accordent à leurs revendications est élevée. Si laisser le pays en grève est également coûteux pour le gouvernement, plus il tarde à céder et plus il montre lui-même qu’il accorde de l’importance à ses réformes.

Dans le processus il y a donc bien révélation de l’information, justement parce que le coût de la grève n’est pas nul. Cette révélation n’est probablement pas complète, et l’issue n’est pas forcément meilleure que s’il n’y avait pas eu de grève, mais elle est potentiellement utile. Rien ne garantit que le côté qui cède accorde effectivement moins d’importance au problème, mais on a tout de même une propriété minimale d’efficacité : plus une partie accorde une valeur importante à sa position, plus elle va tenir longtemps, et plus elle a de chances de l’emporter.

Cette révélation (imparfaite) d’information n’est possible que parce que le coût de la grève est positif pour les deux parties. S’il était nul pour l’une d’entre elles le côté ayant un coût nul gagnerait systématiquement. Ainsi, que se passerait-il si les Français n’étaient pas « pris en otage » ? On voit mal le gouvernement souffrir du fait que les fonctionnaires travaillent sans être payés avec un petit brassard « en grève », il n’a donc aucune raison de céder aux revendications des grévistes, moyennant quoi il ne cède pas, et sachant bien cela personne ne fait grève.

On pourrait appliquer le même raisonnement au service minimum. Si celui-ci marchait bien, il n’aurait pas pour effet de rendre la grève « plus vivable » mais simplement de la rendre totalement indolore pour le gouvernement, donc inutile pour les grévistes.

Si l’on pense que la grève peut de temps à autre avoir une utilité qui compense les coûts sociaux qu’elle engendre, il faut alors accepter sa dimension de « prise d’otage », et même reconnaître que celle-ci est essentielle à l’efficacité de la grève.

3. Alternatives à la prise d’otage

Il est vrai néanmoins que dans certains pays des modes de grève sans « prise d’otage » existent et peuvent se révéler efficaces (encore qu’il ne faille pas à mon avis se faire trop d’illusions non plus). Il faut alors prendre en compte plus finement comment sont déterminés nos paramètres K et C : si lorsque des salariés font grève sans gêner personne l’opinion publique prend fait et cause pour eux et augmente ainsi le coût de la grève pour le gouvernement (ou l’entreprise) ; il se peut effectivement que ce procédé soit très efficace. Raison pour laquelle d’ailleurs la « grève de la gratuité » (qui consiste à ne pas faire payer les clients, ce qui n’embête que l’entreprise considérée/le gouvernement, et avantage même les clients, qui seront d’autant plus enclins à soutenir leurs potes grévistes) est illégale en France, encore que la CEDH l’ait déclarée « licite » en juillet 2007.

D’une manière générale, il serait très intéressant d’étudier comment l’opinion publique réagit aux grèves selon la manière dont elles sont menées et la réaction du gouvernement, qui elle considère comme responsable de la grève et de sa prolongation en fonction du temps écoulé depuis le début du mouvement etc.

A supposer qu’un tel type de grève « indolore » (pour les usagers du moins, les grévistes travaillant alors gratuitement) puisse effectivement pousser le gouvernement à céder, celui-ci cèdera d’autant plus vite que : (i) il se soucie de l’opinion publique et a besoin de son soutien, (ii) l’interprétation de la grève est construite socialement et notamment médiatiquement de telle sorte que la responsabilité en est attribuée au gouvernement, au moins passé un certain temps. Difficile de se prononcer sur la condition (ii) tant qu’un tel type de grève n’aura pas été essayé (à moins de douter de l’indépendance des médias vis-à-vis du pouvoir, ce qui n’est pas notre genre), mais la condition (i) au moins semble assez peu remplie en ce moment.

Nous irons plus loin dans cette analyse prochainement, et ce sera l’occasion de montrer que beaucoup de problèmes nuisent à l’efficacité du mouvement actuel et à ses chances de réussite.

Ici fusion des deux billets originels

Publicité liminaire et sans rapport avec la suite : pour ceux qui n’auraient pas suivi les commentaires du billet sur la rémunération des patrons, de beaux chiffres à aller voir chez Skav.

Etant posé qu’une grève est en fait un processus de négociation, on peut se servir pour l’analyser de tous les apports de la recherche en économie sur le sujet. La plupart des idées se retrouvent néanmoins dans les articles de Thomas Schelling regroupés dans The Strategy of Conflict.

III. Un processus de long terme

« Les syndicats » ont en France une histoire assez longue, prise en compte par le gouvernement dans leur façon de les aborder. Du point de vue des premiers, un mouvement social a un enjeu de court terme, faire céder le gouvernement sur telle ou telle question, et un enjeu de long terme comme accroître la crédibilité des menaces de grève qu’ils pourraient exercer dans le futur, ou gagner des adhérents.

On peut d’abord penser le processus comme un jeu infiniment répété : chaque année le gouvernement/l’entreprise peut se comporter plus ou moins bien envers les intérêts défendus par les syndicats, et ceux-ci appeler à la grève ou non. On peut envisager un équilibre où les deux parties coopèrent, les syndicats menaçant d’appeler à la grève à la période suivante si le gouvernement cesse de coopérer, tandis que ce dernier menace de ne plus coopérer à la période suivante si le syndicat appelle à la grève. On a ainsi une collaboration appuyée sur la menace d’une « punition ». Il peut alors être souhaitable du point de vue du syndicat de faire grève même pour des motifs apparemment bénins à court terme, même s’il est impossible pour le gouvernement de revenir sur sa décision, dans le seul but de dissuader le gouvernement de recommencer et préserver ainsi un gain de long terme. Dans certains cas, il est même possible que faire grève aujourd’hui « pour rien » permette d’assurer la collaboration de l’autre partie par la suite. Une grève apparemment « inutile » peut donc éviter de nouvelles grèves plus tard.

Un autre point intéressant dans ce cadre est celui de la réputation. Le gouvernement dispose toujours d’une stratégie relativement simple qui consiste à faire passer un projet très vite, avant que d’éventuels contestataires aient le temps de se mobiliser. Une fois la loi passée, il semble inutile de faire grève et des syndicats rationnels n’appelleraient pas a priori à la mobilisation.

Mais supposons maintenant qu’on ne soit pas tout à fait sûr de la rationalité des dirigeants syndicaux, et qu’avec une certaine probabilité ils soient affectés d’une pathologie qui les pousse à faire la grève, irrationnellement, même lorsque ce n’est plus utile.

Dans ce cas, un dirigeant syndical rationnel peut avoir intérêt à appeler à la grève. S’il ne le fait pas, il révèle qu’il est rationnel et qu’il suffira donc toujours de faire passer la loi rapidement pour éviter tout appel à la grève. S’il le fait, il continue de faire planer le doute sur sa rationalité, et le gouvernement, qui a effectivement fait passer sa loi pour cette fois, y réfléchira peut-être à deux fois au coup d’après, en anticipant qu’il aura peut-être à faire face à un appel à la grève « irrationnel » (mais qui peut en fait être très rationnel, si vous me suivez).

La même chose joue du côté du gouvernement. Un premier ministre ou un président de la République a intérêt à faire croire qu’il est totalement irrationnel et ne cède de toute façon jamais : c’est le meilleur moyen de décourager toute forme de protestation puisqu’elle ne peut de toute façon pas aboutir.

IV. Garder la face, mais éviter que l’autre la perde

Si l’on en croit Schelling, l’essentiel de l’art de la négociation consiste à faire croire qu’on ne peut pas céder aux exigences de l’autre, voire à se mettre délibérément dans une position telle qu’on ne peut pas céder. D’où selon lui l’intérêt d’envoyer des négociateurs avec un pouvoir très limité, qui pourront affirmer de manière crédible que de toute façon ils ne peuvent pas faire de concessions.

Un apport de Schelling qui n’a guère été repris par la suite, en raison de son caractère par essence non formalisable, est que la formulation du problème compte beaucoup. Supposons par exemple qu’un syndicat mène depuis des années des négociations salariales en arguant du principe que les augmentations de salaire doivent au moins compenser l’inflation. Il peut dire en substance lors des négociations : « si nous acceptons une hausse des salaires inférieure à l’inflation, nous abandonnons le principe sur lequel nous avons toujours appuyé nos demandes. A l’avenir, nous n’aurons donc aucun argument valable pour refuser de nouvelles hausses inférieures à l’inflation : si nous nous mettons d’accord pour une hausse qui ne soit pas inférieure de plus d’un demi-point à l’inflation, pourquoi ne serions-nous pas amenés à accepter 0.6 points, ou 0.7 points ? En conséquence, nous sommes forcés de défendre ce principe et n’accepterons jamais d’y renoncer. »

Un atout important dans une négociation est donc de pouvoir s’appuyer sur un principe ou un précédent fort, et qui n’a pas de substitut. Il faut pouvoir dire qu’on ne peut absolument pas reculer.

Inversement, pour faire céder son adversaire il faut lui permettre de « sauver la face », c’est-à-dire d’accepter une concession qui va contre le principe qu’il affiche, tout en lui fournissant une justification pour contourner ce principe afin qu’il puisse « resservir ». L’entreprise pourrait par exemple dire au syndicat que son principe est tout à fait louable, mais que dans une conjoncture exceptionnellement mauvaise il peut être de l’intérêt de tous d’accepter un sacrifice supplémentaire. Implicitement, elle propose au syndicat de reformuler le principe comme « la hausse des salaires doit être supérieure à l’inflation, sauf en cas de crise exceptionnelle ». Et il se peut que le syndicat préfère accepter cette reformulation, qui n’est qu’un recul léger, plutôt qu’un blocage de la situation. Schelling nomme cet art de laisser une porte de sortie à l’autre la « casuistique ».

Beaucoup de mouvements sociaux manquent cependant d’un tel raffinement. Pour le plus récent, la fermeté même de l’opposition que le gouvernement a suscitée chez les manifestants joue contre ces derniers : toute concession du gouvernement ne peut qu’apparaître comme une reculade importante, voire comme une remise en cause de la volonté affichée de « mener des réformes jusqu’au bout ». Des mouvements moins importants après lesquels le gouvernement aurait pu céder un peu tout en paraissant faire une fleur aux manifestants se seraient peut-être révélés in fine plus efficaces.

De plus, l’ampleur du mouvement joue également contre lui. Le gouvernement peut en effet se prévaloir de la diversité des revendications émanant de différents groupes pour expliquer à chacun qu’il comprend ses revendications, mais ne peut pas céder auprès d’un groupe particulier sans affaiblir beaucoup sa position lorsqu’il devra négocier avec les autres. Un mouvement plus réduit mais plus cohérent aurait donc peut-être plus de chances d’aboutir sur des changements réels (mais n’oublions pas que la dimension symbolique d’un grand rassemblement réussi peut être bien plus importante à plus long terme).

La façon la plus efficace de faire grève consisterait peut-être à soumettre des revendications relativement modérées sans se montrer trop hostile au gouvernement, tout en menaçant plus ou moins explicitement d’une mobilisation beaucoup plus dure en cas de refus. En d’autres termes, il s’agit d’offrir à l’adversaire une ultime porte de sortie acceptable avant une mobilisation maximale où les deux parties ont beaucoup à perdre : les syndicats en crédibilité si le succès n’est pas au rendez-vous, le gouvernement en capital politique (qu’on songe aux mobilisations anti-CPE et à la carrière de Villepin).

V. Une subtile gestion des troupes

La possibilité même de mobilisations massives est d’ailleurs assez paradoxale du point de vue d’un économiste en raison du « paradoxe d’Olson ». Les revendications portées par des grévistes sont en général collectives, alors que le coût de la grève est supporté individuellement par les seuls grévistes. Chacun a donc intérêt à jouer à l’employé modèle pendant que ses petits camarades se privent de leur salaire pour améliorer celui de tout le monde. Chacun anticipant que les autres se tiendront le même raisonnement, il est en effet paradoxal que des grèves puissent avoir lieu.

Plusieurs explications compatibles avec la logique économique existent, mais les explications en termes de pression sociale et d’émotion (faire grève parce qu’on est « outré » ou « à bout ») me paraissent dans bien des cas plus convaincantes. Si une telle composante irrationnelle existe, c’est une ressource précieuse pour les dirigeants syndicaux : ceux-ci peuvent en effet expliquer que si eux-mêmes comprennent bien les arguments du camp d’en face, ils ont aussi à gérer des troupes énervées par l’attitude intransigeante de la direction / du gouvernement, troupes qu’ils ne contrôlent pas totalement. Toujours si l’on pense à Schelling, il s’agit là d’une position de négociation extrêmement forte, parce que le syndicat n’est pas entièrement libre de ne pas mettre sa menace à exécution.

D’autres éléments peuvent jouer dans le même sens. Ainsi, il peut être très utile pour un syndicat modéré d’être concurrencé par un autre, plus jusqu’au-boutiste. Le premier peut en effet expliquer que, bien qu’il comprenne la position du camp opposé, il ne peut céder sans perdre de la crédibilité et favoriser le syndicat concurrent, et qu’il est donc de l’intérêt du syndicat comme de l’employeur/du gouvernement que ce dernier cède et préserve ainsi la position du syndicat « modéré ».

A noter d’ailleurs que l’autre joueur peut faire de même. Un ministre peut par exemple pousser à la concertation en expliquant que s’il cède trop il sera remplacé par un ministre moins coopératif, ou que l’affaire sera arbitrée directement par un président de la République moins enclin à céder.

En conclusion de cette partie, on voit qu’un camp a un pouvoir de négociation d’autant plus important que sa menace potentielle est importante, mais aussi qu’elle est crédible. Cette crédibilité dépend beaucoup de la capacité à faire croire à l’autre qu’on ne contrôle pas entièrement l’usage de cette menace. Dans le cas d’une grève dirigée contre le gouvernement, il faut que le pouvoir de blocage des grévistes soit important, mais que leur discipline ou leur cohésion syndicale soient faibles. De ce point de vue, l’ampleur et la diversité du mouvement récent favorisent son pouvoir de négociation, tandis que la partie 4 a montré qu’elles renforçaient aussi celui du gouvernement.

Conclusion

Il ne faudrait évidemment pas déduire de ce qui précède que les grèves sont efficaces ou optimales. Même si les usagers ne sont pas gênés il y a nécessairement une perte sociale, puisque l’échange travail contre salaire qui se fait habituellement entre le gréviste et son employeur (et qui profite donc aux deux, sans quoi il n’y aurait pas échange) est momentanément suspendu.

Si on croit néanmoins que la situation de départ peut être inefficace, il devient possible que la grève soit Pareto-améliorante. Même si ce n’est pas le cas, elle profite à certains au détriment d’autres, et l’économiste n’a pas à juger de la répartition du surplus social qu’il préfère (le théorème d’Arrow montrant qu’il n’y a pas de bonne façon de juger de cette répartition).

Dans les deux cas, le but de ces deux billets est de comprendre l’action des deux parties en présence, trop souvent vue comme irrationnelle (que ce soit du côté de grévistes trop intransigeants ou d’un gouvernement refusant de revenir sur sa décision). La grève est un processus de négociation complexe, dans lequel toute une série de « coups » apparemment irrationnels peuvent en fait renforcer le pouvoir de négociation du joueur, pourvu qu’on le place dans un contexte suffisamment riche.

On peut alors avoir deux interprétations du processus : soit on considère qu’il est en général efficace, et que certaines stratégies à la disposition des acteurs sont essentielles, quoique socialement dommageables à court terme, parce qu’elles accélèrent la conclusion d’une négociation coûteuse. Soit on considère que les coûts sociaux de la négociation sont en fait plus élevés que les gains réalisés, en quel cas les deux parties sont prises dans une sorte de dilemme du prisonnier. Et comme on le sait bien, il ne suffit pas en pareil cas de déplorer l’attitude non coopérative de l’une ou l’autre partie pour régler le problème.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Eduard Cоlliard

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